Rencontre avec Franck
Chaigneau"Il faut reconnaître, valoriser et soutenir une vie sans travail salarié" Franck Chaigneau est le président-fondateur de la Table de Cana.La Table de Cana est à la fois un traiteur et une entreprise d'insertion.L'adresse du site est www.table-de-cana.frCette discussion s'est déroulée le 29 juin 2000. |
| --Vous venez de fêter un anniversaire important,
avec un bilan très positif, je crois. Franck Chaigneau - Oui, les quinze ans de la Table de Cana, le 3 mai 2000. Nous avons donné leur chance à environ un 2.000 personnes, depuis 1985. Il y en a environ un millier qui a su la saisir, c'est-à-dire se réinsérer, ou s'insérer dans le monde du travail: trouver du boulot, quoi! -A l'origine de la Table de Cana, quelle était votre démarche? Franck Chaigneau - J'étais ingénieur informaticien chez Total, jusqu'à ce que je ressente une perte du sens social. J'ai rencontré des clochards, dans le cadre d'une association. On était dans les années 82-83, et comme tous les cadres occupant des fonctions opérationnelles, je me suis demandé à quoi servait un ingénieur: quelqu'un qui doit être ingénieux. Un Bac +5 à la tête supposée bien faite doit trouver des solutions aux problèmes de la nation, et à l'époque il y avait déjà 300.000 chômeurs. Je me suis dit que le problème essentiel était de combattre le chômage: comment créer des emplois? C'est la question que je me suis posée. J'aurais pu créer une société d'informatique, une SSII, car on voyait bien que c'était un secteur de l'économie qui serait amené à se développer fortement. Mais j'étais confronté à mes clochards. -Vos clochards? Franck Chaigneau - Au départ, je voulais trouver une solution pour fournir du travail à des personnes qui voulaient travailler à leur rythme et suivant leur envie. Il s'agissait de clochards qui me disaient: "nous on veut bien travailler, mais on ne veut pas être récupérés par le système: on veut garder notre liberté". Ce langage est l'expression d'une défense, mais c'est une demande qu'il faut prendre en compte. Il me fallait donc du travail épisodique, assez valorisant, dans une ambiance conviviale. J'ai pensé au traiteur. -Pourquoi une défense? Franck Chaigneau - C'est une défense contre la peur de l'échec. Mais je me suis aperçu que si on les mettait dans un climat de réussite, ils travaillaient avec plaisir, qu'ils en redemandaient malgré leur discours asocial. L'un d'eux m'a dit: "même si tu peux pas me payer, je reviendrai, c'est formidable". Comme tout le monde, ils ont envie de travailler et de gagner leur vie. -Comment cette idée vous est-elle venue? Franck Chaigneau - En tant que cadre d'entreprise, j'avais compris qu'il fallait un bon rapport avec son produit, celui de l'entreprise. J'aime bien manger, j'aime faire la cuisine. De plus, il y avait un lien avec les clochards: le rapport à la nourriture est très affectif et, tout de suite, on voit dans la représentation des plats le résultat de son travail. -Votre démarche a été pragmatique? Théorique? Franck Chaigneau - J'ai eu des idées, adaptées à leur cas. J'ai testé des idées. C'est pour cela que je parle d'une démarche pragmatique. -Et si on voulait en faire une théorie? Franck Chaigneau - Si on veut traiter l'exclusion, la marginalité, il faut d'abord écouter les gens. Les clochards me disaient que l'exclusion, pour eux, c'était le manque de travail. Ensuite, le rôle du Bac + 5 est de trouver des solutions. Et, enfin, le rôle des gens à la marge est de tester l'idée et de se l'approprier. Pour cela, l'outil, la Table de Cana, doit évoluer en fonction de leur demande. -Vous êtes prêtre, tenez-vous à ce que l'on vous appelle Père Chaigneau? Franck Chaigneau - Non, sûrement pas, pourquoi faire peur aux gens? -Comment a été perçue au sein de votre communauté religieuse votre décision de créer une entreprise de restauration? Franck Chaigneau - Chez les jésuites, depuis 20 ans, la ligne de fond est l'option préférentielle pour les pauvres. Ma relation avec les clochards était en phase avec cette ligne, plus qu'avec celle des informaticiens. -Où en sont vos clochards? Franck Chaigneau - Notre public a beaucoup évolué. Nous uvrons avec des travailleurs sociaux qui nous envoient des Rmistes, des gens qui sortent de la drogue, de la prostitution, des jeunes en difficulté, des réfugiés politiques, et aussi des Sdf. -Les nouveaux clochards? Franck Chaigneau - Oui, bien sûr, ils sont toujours les bienvenus. Mais, d'abord, ils passent par une association qui les aide à s'habiller, à se loger. Nous on aide à traiter le problème du travail, à travers une relation contractuelle: sympa, mais rigoureuse. Les gens dans la difficulté ont besoin de relations d'aide et d'affection, mais ce sont deux domaines différents: il y a la Table de Cana, l'employeur, et le travailleur social qui les fait parler de leur situation de travailleur. -Vous êtes un employeur comme les autres, alors? Franck Chaigneau - On peut licencier, mais, bien évidemment, on téléphone au travailleur social, pour ensuite, éventuellement, reprendre la personne. L'important est d'apprendre à vivre en entreprise SANS assistance sociale. Il faut de toute façon de réelles compétences pour résoudre les problèmes de logement, de papier, des compétences qui ne sont pas du domaine de la Table de Cana. -Vous-même, comment avez-vous évolué en 15 ans? Etes-vous toujours aussi proche des employés de la Table de Cana? Franck Chaigneau - Maintenant je suis plus loin des travailleurs, je suis le Président, et je suis bien assisté. Mais je suis devenu aussi aumônier de prison, à la Santé, depuis octobre, un peu comme un mi-temps. Pour évoluer, il faut suivre ou son produit, ou son client. J'ai suivi les clients! -Je vois, sur votre table, le Nouveau Testament: c'est pour vos clients ou pour les employés? Franck Chaigneau - Non, c'est pour mon rôle d'aumônier. Les prisonniers sont amateurs de la Bible. Ils profitent de cette période de leur vie pour faire le point; la Bible les intéresse, ainsi que de participer à un groupe de réflexion sur les problèmes de fond (le pardon, la tolérance). J'ai monté un groupe, composé de chrétiens, musulmans, juifs, non-croyants. Ils ont un point commun: l'envie de réfléchir sérieusement. Tout cela se fait dans le cadre des contraintes de l'administration pénitentiaire bien sûr, et dans le but de préparer leur réinsertion. -Pensez-vous que la société a changé en 15 ans? Franck Chaigneau - La société évolue beaucoup: les entreprises cherchent de plus en plus des gens compétents. Il y a 15 ans, les gens qui faisaient de la plonge trouvaient de travail. Maintenant, il faut des employés qui savent utiliser l'informatique, qui aient une conscience de l'hygiène, qui soient fiables, souples, conviviaux. Il faut beaucoup de compétences, sans parler de l'expérience professionnelle et des diplômes. Comme je peux le constater dans mon domaine, celui de la restauration, le niveau d'embauche s'est relevé et le rythme de travail est plus dur. -Et cela a modifié l'approche de la vie? Franck Chaigneau - C'est un phénomène économique qui amène un changement de valeur: la valeur est devenue celle de la rentabilité de l'entreprise. Les dirigeants sont jugés à 6 mois! Avant, on pouvait avoir un projet à long terme, maintenant il faut des bénéfices, faire monter le cours de bourse. Il y a une accélération de ce mouvement et la cause en est le progrès de l'informatique qui permet un contrôle de gestion immédiat. Avant il fallait des semaines, des mois, pour avoir les chiffres de la rentabilité d'un trimestre. Tout s'accélère! -Vous semblez pessimiste sur l'évolution de la société. Franck Chaigneau - Je suis un peu pessimiste, oui. La société devient de plus en plus rigoureuse, rapide, exigeante. L'économie se développe fortement, mais, du coup, cela qui va engendrer de plus en plus de marginalisation. -Et c'est mal, la marginalisation? Franck Chaigneau - La marginalité c'est bien, cela permet l'apparition de plusieurs cultures. Mais la culture de la grande banlieue, des grands ensembles, n'est pas reconnue. A un niveau national, politique, on n'a pas envie de laisser vivre, d'encourager cette nouvelle culture. Elle est supportée tant bien que mal, et en cas de casse, c'est l'intervention de la police, voire l'emprisonnement. La marginalité est ignorée: voilà ce qui me désole! -Que faudrait-il faire? Franck Chaigneau - Il faut traiter le problème, sachant qu'il n'y a pas de travail pour tout le monde! C'est ce phénomène qu'engendre la société moderne. C'est vrai que dans les années 2010 on va manquer de travailleurs, mais de travailleurs top niveau! Il faut reconnaître, valoriser et soutenir une vie sans travail salarié. -Je vais peut-être changer de sujet, mais c'est bien vous sur la photo que je vois au mur de votre bureau? Franck Chaigneau - Oui, c'est l'un des sommets de l'Everest, le Chulu East Peak: 6100 m! J'y suis allé il y a deux mois. Je suis passionné d'alpinisme. -Vous savez que le signe du Capricorne, dont vous êtes, est symbolisé par la chèvre, et est capable d'escalader des sommets? Franck Chaigneau - Regardez cette autre photo: le Mont Cervin. Vous voyez une chèvre y grimper? |