Rencontre avec Jean-Michel Carbunar

"Freud, l'astrologie et Batman"
Jean-Michel Carbunar est psychanalyste et psychologue. Son expérience de praticien s'est développée à la fois en milieu hospitalier et en cabinet. Le numéro de téléphone de son cabinet, à Paris, est le 01.46.72.65.07.
Cette discussion s'est déroulée le 10 février 2000.

- Sur les étagères de votre cabinet, je vois d'un côté une bibliothèque et, sur un autre mur, des jouets d'enfant.

Jean-Michel Carbunar - L'une de mes spécificités est de travailler aussi bien avec des enfants qu'avec des adultes, de façon individuelle, en famille, ou en couple. J'essaie d'inventer pour chaque situation, chaque personne, un cadre particulier.

- Vous vous écartez de la doctrine freudienne pure et dure?

Jean-Michel Carbunar - Je ne dirai pas cela. Mais, à travers un processus naturel, à force de voir des enfants et des adultes, psychotiques ou non, dans des cadres divers, à l'hôpital, dans mon cabinet, je me suis éloigné d'un protocole répétitif, attaché à une psychanalyse figée et orthodoxe.

- Venons-en à l'astrologie. Jung a écrit quelques textes sur l'astrologie qu'il pratiquait en amateur. On retrouve ses ouvrages dans maintes et maintes bibliographies de livres d'astrologie. Etes-vous plutôt freudien ou jungien?

Jean-Michel Carbunar - Plutôt freudien, mais jungien, non.

- Pourquoi?

Jean-Michel Carbunar - Il y a chez Jung cette idée d'archétype, d'inconscient collectif, à laquelle je n'adhère pas. De même, sur les questions qui ont entraîné leur séparation, sur la question de la sexualité notamment, je serai bien plus proche de Freud que de Jung.

AstroFred

- Comment avez-vous pris la décision de devenir psychanalyste?

Jean-Michel Carbunar - Dès l'adolescence, je m'intéressais au freudisme et au marxisme. Je me suis engagé politiquement, devenant un maillon de la Grande Révolution. J'en suis revenu! Je me suis retrouvé face à mes problèmes personnels que j'ai abordés en entamant une psychanalyse. Mais ce n'était pas, au début, pour en faire un métier. Parallèlement, je me suis dirigé vers des études universitaires de psychologie et j'ai obtenu un DESS.

- Jung croyait à l'astrologie. Qu'aurait pensé Freud de l'astrologie?

Jean-Michel Carbunar - Freud était un homme d'une grande curiosité. Il s'est intéressé à l'astrologie, ne serait-ce que dans le cadre de ses recherches sur la Cabale et la numérologie.

- Oui, il y a des liens entre l'astrologie et la numérologie. Tous les astrologues ne sont pas numérologues, et inversement, mais dans la théorie astrologique, on retrouve la symbolique des nombres: le carré planétaire est par exemple lié au 4, puisque le carré veut dire que deux planètes forment un angle de 90° et que la division des 360° du cercle du zodiaque par 90 donne 4.

Jean-Michel Carbunar - Pour revenir à Freud, il calculait sans cesse l'heure de sa mort, du moins il essayait. Son intérêt pour ce genre de sujet était d'ordre privé, mais réel. Freud a toujours cherché, pour lui-même, des correspondances permettant d'établir des prédictions, comme on peut le lire dans ses lettres personnelles. Cela fait partie de sa personnalité, sans que cela ait pénétré sa doctrine. Il y a une discordance entre ses textes, plutôt critiques envers des disciplines comme l'astrologie, la numérologie, et sa correspondance privée.

- Et vous-même, avez-vous un intérêt particulier pour l'astrologie?

Jean-Michel Carbunar - Je pense qu'il y a des questions à se poser, oui, mais je suis un peu dérouté quand je vois certaines divergences.

- Par exemple?

Jean-Michel Carbunar - Un exemple? La carte du ciel n'est pas la même en astrologie tropicale qu'en astrologie sidérale. Comment envisager d'en faire une science? Comment approcher cette discipline?

- Comment un psychanalyste pourrait-il expliquer l'attrait pour l'astrologie?

Jean-Michel Carbunar - Le besoin de savoir, tout d'abord, qui est d'ailleurs commun avec la psychanalyse. On veut savoir où l'on va. Cela s'exprime par des symptômes, par une souffrance. Ce sont ces symptômes que le psychanalyste va repérer. Y a t-il une souffrance chez le consultant en astrologie? Sûrement. Mais je crois qu'il s'agit plus d'une prise de décision -les astres me sont-ils favorables? Il s'agit du besoin de savoir si l'on va vers la bonne direction, dans le cas d'une décision difficile.

- Oui, mais, dans le cas du psychanalyste ou de l'astrologue, on vient pour raconter sa vie, non?

Jean-Michel Carbunar - Pour parler simplement, oui. Il y a plusieurs aspects liés à ce besoin de savoir, comme l'aspect de maîtrise. Ce que l'individu peut ressentir quand il peut être maître de son avenir. De même que je sais tout ce qui se passe en moi, de même, je vais essayer de me rendre maître de l'inconscient. Ce n'est pas là le point de vue de l'analyste, mais celui du sujet qui va en analyse.

Un autre parallèle avec la psychanalyse est dans le besoin de diriger. Je vois cela comme un sentiment infantile. Tous les enfants traversent une phase où ils sont persuadés que leurs parents savent ce qu'ils pensent, ce qu'ils ont dans la tête. Le besoin de diriger prend le relais de ce sentiment de toute puissance parentale.

- Diriger sa vie? Savoir ce que l'on doit faire?

Jean-Michel Carbunar - Oui, on retrouve cela dans certaines formes de religion: c'est Dieu qui déciderait.

- Saurait ou déciderait?

Jean-Michel Carbunar - C'est ça! Il y a deux choses. Soit vous considérez que c'est écrit. Soit que Dieu décide, mais que moi aussi je décide. Dans les deux cas, il y a une puissance qui me dépasse à laquelle je peux m'adresser.

- C'est peut-être pour cela que j'ai si souvent l'impression que l'on me demande de décider pour un autre. Voyez-vous cela comme l'attente d'une intervention magique de l'astrologue?

Jean-Michel Carbunar - Il y a une demande de trouver une réponse. La différence essentielle est que le sujet aura des éléments de réponse du côté de l'astrologue, alors qu'au contraire l'analyse se met en place sur le renvoi de la demande vers l'intérieur du sujet, vers son inconscient. Le savoir n'est pas du côté du savoir conscient de l'analyste.

AstroFred

- Et comment expliquer l'astrologie? Par le karma, la réincarnation? Par la télépathie?

Jean-Michel Carbunar - Il me faudrait plus d'éléments pour discuter la doctrine de l'astrologie. Mais la télépathie faisait partie des interrogations de Freud. On bien forcé de se demander s'il existe un dialogue entre l'inconscient de l'un et le conscient de l'autre. Une autre question qu'il faut se poser: comment se passe la transmission de l'inconscient d'une génération à la suivante? Quand on s'aperçoit qu'une séquence peut émerger au cours d'une analyse qui implique trois générations…

- Une séquence comme…?

Jean-Michel Carbunar - Comme un secret qui n'avait jamais été dit et que l'on retrouve en faisant des recherches. Un secret de famille que le père de celui qui l'évoque ne connaissait pas, ni même le grand-père. Comment expliquer cela? Il y a des traces psychiques, déterminantes dans la formation du caractère, du symptôme. L'inconscient du sujet serait lui-même marqué par l'inconscient des générations précédentes. Peut-on mettre cela en correspondance avec le fait d'avoir eu plusieurs vies?

- Vous évoquez là des lectures théoriques, ou le fruit de votre pratique, de votre expérience?

Jean-Michel Carbunar -Les deux. Quant à la réincarnation, je ne pense pas que Freud y croyait… Cela ne me paraît pas envisageable. Il faudrait rechercher ce que pensait Schopenhauer à ce sujet, un philosophe que Freud avait lu avec attention.

- Freud était athée, non?

Jean-Michel Carbunar - Le sujet de la réincarnation est néanmoins important. Il faudrait d'abord distinguer entre les différentes doctrines, puis-je me réincarner en chat? Mais cette histoire d'avoir eu plusieurs vies est liée, en psychanalyse, à un phénomène trans-générationnel. Cela reste une expérience humaine, dans le cadre familial. Un cadre essentiel pour la psychanalyse humaine à un moment où la notion de famille est en question.

- La psychanalyse était-elle une réponse à la crise de la famille?

Jean-Michel Carbunar - Freud considérait que la crise de la civilisation était liée à la mise en cause de l'imago paternel, qui, disons, donnait une certaine cohérence à l'organisation sociale jusqu'à la fin du 19ème siècle. Il y a une crise de la famille, une crise de la religion.

- Et c'est toujours d'actualité?

Jean-Michel Carbunar - On ne peut pas dire que les choses aient évolué dans un autre sens. Regardez les phénomènes récents, comme la dégradation de l'autorité dans le milieu scolaire.

- Dans les rêves, les associations, de vos patients, retrouvez-vous de façon explicite les éléments mythologiques grecs ou latins?

Jean-Michel Carbunar - Derrière le discours de chaque sujet se cache l'élaboration d'un mythe.

- Grec, latin?

Jean-Michel Carbunar - Cette restriction ne me paraît pas pertinente. L'ensemble des mythes est en correspondance, qu'ils soient grecs ou indiens. Leur nombre est d'ailleurs relativement fini, qu'ils s'expriment sous la forme du roman familial, ou dans la construction du fantasme. Il est certain que la mythologie a fourni des éléments de réflexion très importants pour la psychanalyse, en particulier pour Freud.

AstroFred

- Quels sont les héros des mythes aujourd'hui? La saga Star Wars?

Jean-Michel Carbunar - Star Wars est mythique, oui, chaque société tend à produire des mythes qui ne sont que des reprises au goût du jour d'éléments de mythes plus anciens. On pourrait décortiquer Star Wars, où tout autre production mythique, mais c'est plus de l'ordre de la combinaison, que de création. Les mythes, comme les fantasmes, ne sont pas inépuisables.

- Vous parle-t-on de Star Wars?

Jean-Michel Carbunar - En fait non! Ou alors très peu. Bien que l'histoire mette en place des héros dont on s'attend à ce qu'elle marque des générations d'enfants. Ce n'est pas une réussite de ce côté-là. Je n'en retrouve pas de traces, cela ne se prolonge pas par des histoires.

- Quel est le hit-parade mythologique?

Jean-Michel Carbunar - Les principaux sont Batman et Dragon Ball Z.

- Avec un z?

Jean-Michel Carbunar - Vous savez, un dessin animé, un feuilleton japonais de la fin des années 1980. Les héros peuvent mourir une fois: ils ont deux vies. Ils peuvent changer d'aspect, se transformer, s'accoupler.

- Et Batman, quel dieu de l'Olympe pourrait-il représenter?

Jean-Michel Carbunar - Je ne sais pas si je ferais cette comparaison. Batman correspond à cette idée du héros qui marque profondément les enfants -pas au premier plan, cela fait partie de ce qui est refoulé. Batman est quelqu'un dont les parents sont morts, tués par des bandits. Il a une double personnalité, il se transforme. On est soi-même, et à la fois un autre tout puissant.

- Mais alors, dans le fait de s'adresser à un astrologue, est-on sur la piste de ses origines familiales ou bien veut-on se découvrir une toute puissance qui permette de résoudre ses problèmes?

Jean-Michel Carbunar - Les deux sont liés. Mais je crois que l'on s'adresse à l'avenir avant tout: que va t-il arriver? Ce qui est en jeu est l'origine.

- C'est-à-dire?

Jean-Michel Carbunar - Il faudrait voir plus finement les questions que l'on pose à un astrologue. Mais on part bien de données de base qui sont toujours les mêmes, n'est-ce pas? L'heure, la date, le lieu de naissance. Ce sont bien des données familiales. On s'interroge sur son ascendant. Et le terme est ambigu, équivoque. Pour beaucoup de gens, l'ascendant est le signe du père, ou de la mère. L'astrologie est une mise en perspective de la scène familiale.

- Il y aurait beaucoup à dire sur ces questions liées à l'avenir. Comme je le disais, les gens veulent raconter leur vie, avant tout, comprendre ce qui leur arrive, ou leur est arrivé. La question, qui est verbalisée, concerne l'avenir (l'année 2000!), mais rapidement, au cours du dialogue, d'autres questions, plus liées au présent, apparaissent. Mais, dans la symbolique astrologique, on retrouve bien le cadre parental: le Soleil est le père, la mère est la Lune.

Jean-Michel Carbunar - L'astrologie est une autre localisation de la structure familiale. De même que toute religion met en place des éléments comparables: Dieu le Père, la Vierge Marie, l'enfant Jésus. Pour revenir à l'astrologie, quand on veut être sûr de son avenir on recherche aussi des certitudes sur son passé! Est-ce lui mon père? Est-ce une question que l'on vous pose? Comment y répondez-vous?

- Je peux interpréter un aspect Soleil-Neptune dans un thème sous la forme d'un père neptunien, insaisissable. Mais je ne sais pas si c'est la réalité du consultant, ou ma façon de voir les choses, comme si ma subjectivité pouvait l'influencer. Qu'en dites-vous?

Jean-Michel Carbunar - Vos paroles influencent, vos silences également. Une prédiction ne peut qu'influencer.

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