Rencontre avec Marco Aghemio

"La culture astrologique est très forte au Brésil"
Marco Aghemio est artiste-peintre. Il a 46 ans. Né en Italie, il a longtemps vécu au Brésil et réside maintenant en France. Il peut être joint par e-mail à l'adresse aghemio@aol.com Un CD comportant des photos de ses tableaux est disponible.
Cet entretien s'est déroulé le 20 mars 2000.

- Vous considérez-vous comme un artiste ou un artisan?

Marco Aghemio - Les deux. Je suis à la fois peintre et restaurateur de tableaux, ce qui n'est pas si courant.

Marco Aghemio
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- En quoi cela sort-il de l'ordinaire? Il me semble que ce sont deux activités complémentaires.

Marco Aghemio - C'est bien le cas. J'adore créer, étudier, conserver les tableaux anciens. J'aime les sauver pour laisser un témoignage du passé au futur. Et c'est enrichissant au niveau de la technique. Néanmoins, je crois que la plupart des peintres ne veulent pas se lancer dans la restauration de tableaux de peur d'être considérés comme de mauvais peintres. Vous trouverez toujours quelqu'un pour dire: "si vous êtes un si bon peintre que ça, pourquoi réparer le travail des autres?"

- Comment répondre?

Marco Aghemio - Je cite souvent l'histoire de Gustav Mahler. A sa mort, en 1911, les journaux ont titré "la disparition du grand chef d'orchestre". Maintenant, on retient surtout son œuvre et ses symphonies. J'essaie de m'exprimer en tant que peintre, tout en étant un professionnel de la restauration de tableaux: j'ai deux métiers.

- Mahler était du signe du Cancer, et vous?

Marco Aghemio - Je suis Vierge. Mais je ne lis pas mon horoscope.

- Avez-vous un intérêt pour l'astrologie?

Marco Aghemio - Pendant longtemps, j'ai eu un à priori négatif pour tout ce qui peut avoir un rapport avec les sciences occultes ou l'ésotérisme. Il faut dire qu'au Brésil, où il y a beaucoup de charlatans, la législation en ces matières est encore moins rigoureuse que la française. Si on se laisse embarquer sans réfléchir, c'est dangereux, cela devient de l'intolérance, voire du fanatisme.

- Donc, pas d'astrologie.

Marco Aghemio - En fait, je me suis lié d'amitié avec un astrologue brésilien. Il a étudié mon thème, en me disant des choses très justes sur mon caractère et en décrivant bien le climat de ma future vie professionnelle: une vie passionnante avec des rebondissements, une vie intense, gratifiante, mais faite de luttes. Cela s'est avéré juste, du moins jusqu'à maintenant, où je me sens plus mûr, plus stable et plus tranquille.

- A propos d'horoscopes, je crois que les italiens -les brésiliens, j'en suis sûr- y attachent beaucoup d'importance, non?

Marco Aghemio - Je distinguerai l'approche brésilienne de l'européenne. En France et en Italie, on lit l'horoscope pour y trouver une prédiction agréable: "la journée se passera bien". Si le texte est plus négatif, on va le nier, et lire l'horoscope de son ascendant, de son signe lunaire, ou de son voisin. Au Brésil, l'astrologie a un caractère plus sacré. On respecte plus l'horoscope.

- Vous parlez du sacré.

Marco Aghemio - La culture astrologique est très forte au Brésil. Elle est plus religieuse, si on veut. L'énergie cérébrale et spirituelle est plus marquée. Les psychologues ont une culture à la fois astrologique et spirite, dans la lignée de Kardec. Il est difficile de rencontrer un psychanalyste exclusivement freudien. C'est plutôt un mélange avec les spirites, le candomblé, les prophètes, c'est très ouvert.

- Il y a quelque chose de positif, dans ce joyeux mélange?

Marco Aghemio - Je trouve que c'est plus tolérant. En revanche, il y a un fatalisme plus marqué qu'en Europe. Quand la vie est dure, il est plus facile de se réfugier dans l'idée d'un destin que de se battre. Que l'on puisse gagner ou non, c'est une autre histoire. Le brésilien croit au destin.

- C'est le destin, acceptons l'événement!

Marco Aghemio - Exactement. Le brésilien se montre plus passif face aux événements. C'est là d'ailleurs que se trouve la grande différence entre l'européen du nord et celui du sud. Au nord, on croit plus au pouvoir de décision de l'individu.

- Et vous, vous y croyez?

Marco Aghemio - Il faut agir, oui. Tout le monde a besoin de croire en quelque chose, pour éviter d'avoir à s'assumer. Cela peut aussi passer par l'excès de travail, ou de télévision. C'est peut-être un passage obligé. Mais il faut agir, chercher à se comprendre, essayer de voir plus loin que notre vie le permet.

- Avec une vision?

Marco Aghemio - Je n'aime pas l'incertitude, j'aime savoir ce qui va arriver. Mais je me laisse aussi guider par l'instinct. Même si j'ai très peur de l'avenir, j'ai toujours tout fait sans trop réfléchir. Je n'ai pas hésité à venir en France, sans y connaître personne, en me laissant guider par ma bonne étoile. Il faut laisser venir les choses presque par enchantement.

- Etes-vous croyant?

Marco Aghemio - Je ne crois pas du tout aux dieux inventés par les hommes. Je crois qu'il y a une coïncidence universelle. Ce n'est pas par hasard que les choses existent, mais notre cerveau n'est pas assez éveillé pour nous le montrer.

- En pensant que tout va bien se passer, avec confiance?

Marco Aghemio - Avec confiance. Bien que certaines choses me désespèrent : la terre détruite, les espèces animales qui disparaissent. Mais c'est un peu la fatalité auto destructrice de l'homme. Nous n'avons pas l'intelligence, ou l'appréhension du temps, pour comprendre. Bien que cela soit fascinant.

- Quelque chose va disparaître pour permettre à autre chose de réapparaître?

Marco Aghemio - Sûrement.

- Comme un grand mécanisme?

Marco Aghemio - J'aime beaucoup les montres, les pendules, depuis l'enfance. Le mécanisme fait par l'homme -l'horloge- est une miniature de l'univers comme les astres qui reviennent de façon précise à intervalles réguliers. Quand on voit les phases de la Lune, on voit bien que nous sommes synchronisés.

- Comment est venue votre vocation de peintre?

Marco Aghemio - Depuis tout petit, quand j'habitais encore en Italie, j'avais de l'admiration pour les peintres, car mes parents étaient collectionneurs et m'amenaient visiter les galeries, les musées. Et mon grand-père paternel était peintre, amateur, mais doué. L'un de mes oncles était architecte. L'Opéra de Milan avait été détruit par la guerre, et mon oncle avait participé à sa reconstruction et modernisation. Je me souviens très bien de la maquette de la Scala de Milan. Cela m'a beaucoup marqué. J'avais 6-7 ans, et cela m'a donné envie de travailler dans la création. J'ai approché l'image par la photographie, avec un Rolleiflex.

- D'où votre goût pour les formes rondes et carrées de vos tableaux. Et la peinture?

Marco Aghemio - J'ai commencé à peindre à l'âge de 11 ans, en partie par amour de la matière, l'odeur de l'huile.

- Vous étiez alors au Brésil?

Marco Aghemio - A Sao Paulo, oui. J'ai commencé avec un peintre surréaliste qui avait une bonne technique. Mais la plupart des autres brésiliens manquaient de technique. C'est toujours le même dilemme: s'enfermer dans son atelier ou sortir commercialiser son œuvre. Ensuite, à 21 ans, je suis venu travailler en Europe. J'ai fait des études approfondies d'histoire de l'art et des techniques de conservation et restauration de peintures.

- La vie au Brésil ne vous manque pas?

Marco Aghemio - Jeune, j'étais attiré surtout par le côté bohême du peintre. Plus tard, j'ai réalisé que c'était en partie le côté profession libérale qui me convenait. Contrairement aux idées reçues, on travaille beaucoup au Brésil, surtout à Sao Paulo, une ville industrielle.

- C'est vrai que lorsque l'on sort du Musée d'Art Moderne, en pleine Avenida Paulista, au milieu d'une cohorte de cadres pressés, on se sent plus à New York, que sur la plage, une planche de surf à la main.

Marco Aghemio - Je me sens bien en France, mais j'aime toujours revenir au Brésil.

- Avez-vous reçu une éducation religieuse?

Marco Aghemio - Ma grand-mère allait tous les jours à la messe de six heures. Je voyais les gens prier et je me souviens de lui avoir dit: les gens sont agenouillés devant un objet fait par l'homme à qui ils demandent de résoudre leurs problèmes. Le retour à la maison s'est plutôt mal passé! Le besoin de mettre en image la statue du Bouddha, ou la croix de Jésus, est étonnant! Je traduis cela par le besoin de concrétiser un dogme.

- Comment l'expliquer?

Marco Aghemio - L'homme fabrique un objet pour prouver qu'il existe. Cependant, je trouve la religion très intéressante à étudier. Et la mythologie. Pour moi, la religion est la suite de la mythologie.

- La mythologie grecque, latine?

Marco Aghemio - La mythologie grecque me fascine, oui. Et je l'applique dans ma peinture. Je me sers des thèmes mythologiques, cela me donne des images dans la tête. Alors qu'au cinéma, l'image est imposée par le réalisateur, un conte mythologique, même s'il n'est pas crédible, me fait rêver et est une source d'inspiration.

- Pour vous, ce sont des histoires anciennes?

Marco Aghemio - De par la tradition orale, la mythologie évolue, alors que la religion est figée par un texte. C'est pour cela que la mythologie est toujours d'actualité. Il ne s'agit pas d'un dogme, d'un manuscrit biblique, d'une vérité. Avec la mythologie, on peut broder.

- Mais on ne se raconte plus le voyage d'Ulysse, le soir au coin de la télé.

Marco Aghemio - Maintenant la mythologie est écrite, mais les écrivains continuent à broder, comme les psychanalystes reprenant un rêve, ou dans une monographie sur la psyché. J'adore écouter le récit d'un événement dans mon village. Chacun le raconte à sa façon, l'interprète avec des variantes. Je suis réfractaire aux textes officiels.

- Quel rapport avec la peinture?

Marco Aghemio - La liberté. Le rapport avec la peinture est dans la liberté: le pouvoir de montrer, de façon libre, une idée personnelle. On arrive à éveiller chez l'autre un intérêt, conduisant à une communion entre l'artiste et le spectateur. La littérature, l'art, la sculpture, la peinture tout particulièrement, permettent de dialoguer avec l'œuvre. Comme si on dialoguait avec l'artiste lui-même. Observez le conférencier: il va raconter la vie du peintre en regardant le tableau, comme si, en fait, le peintre était présent dans le musée.

- Une œuvre s'explique?

Marco Aghemio - Une vraie œuvre n'a pas besoin de paroles. Certaines œuvres abstraites ont besoin, elles, d'explications. Je me souviens d'un conférencier commentant longuement une œuvre conceptuelle: une simple toile lacérée d'un coup de couteau. Je lui ai dit qu'il intellectualisait pour combler le vide de l'œuvre. Cela dit, pourquoi pas, à condition que le courant finisse par passer.

- Cette création est-elle source de bonheur pour le peintre?

Marco Aghemio - Oui. Vous savez ce que serait le comble du bonheur? Arriver à peindre un tableau religieux où les gens prient devant une figure de la Vierge ou de Jésus, alors que le modèle serait une simple servante. Le but de l'artiste est de créer un objet qui fait réfléchir et qui émeut.

- Votre grand-mère serait, finalement, peut-être fière de vous!

Marco Aghemio - Finalement, oui!

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